thème : Culture
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vendredi 1er mai 2026 à 12h

SANTA CAPELINA

illustration de 2025

🎶O Santa santa capelina

De l'aube au calabrun

M'un capeu fins a la mar

Duerbe lo pantaï

O Santa santa capelina

De l'aube au calabrun

Stofa l'dea brunae

Duerbe lo pantaï🎶

Santa Capelina

chuchote dans nos oreilles

vacille dans nos coeurs

la plus belle la plus admirée des petits et des grands

Santa Capelina

on ne peut s'en passer toutes les contrées en parlent

chacune chacun chaque jour

en ce temps d'avril

fébrile

se surprend à y penser

Santa Capelina

on donne au chapeau

le 1er mai à Rauba Capeu

on vient avec son poisson pour la soupe, son chapeau et son voeu

accompagner Santa Capelina à travers la vieille ville

🎵Fa la Santa

Fa Brac

Fa Bric

La FalaBrac Santa

la fa la bric

Santa Fabrac

Santa Fabric

Fa fa fa

falabracs🎵

et viva

En savoir plus sur cette fête : https://shs.cairn.info/revue-vacarme-2004-3-p…

Christian RINAUDO

Travailler du chapeau

En dehors des performances œuvrant à leur reconnaissance, une des lignes d'action des collectifs indépendants consiste aujourd'hui à refuser de cautionnerles politiques de relance des traditions locales à des fins touristiques, sans pour autant tomber dans une logique de sauvegarde de soi-disant « vraies » traditions ancestrales. C'est donc là encoreà partir de l'expression d'un « esprit pantaï » qu'ils vont tenter de reconstruire le sens de l'authenticité. La Santa Capelina, fêtée chaque 1er mai à Nice, est peut-être la manifestation de rue dans laquelle cet esprit est le plus explicite. Revenons sur les dif-férentes étapes de son invention.

Produit de l'imagination de quelques individus, la Santa Capelina est célébrée chaque année sur le quai de Rauba Capeu où, comme le nissart l'indique, les chapeaux des passants s'envolent par temps de mistral. Si cette fête de rue existe seulement depuis 1997, elle s'est imposée dans les milieux alternatifs locaux avec les carnavals indépendants comme un moment emblématique de la résistance à la définition touristique de la ville. C'est en se prêtant à la ré-appropriation des espaces publics comme lieux de la dérision et de l'absurde qu'elle permet aussi l'expression d'une authenticité retrouvée. S'y inventent des processions d'un type particulier, qui font voler en éclats les stéréotypes de la tradition figée que l'on donne généralement à voir aux touristes.

La Santa Capelina est née de la volonté des habitués des carnavals indépendants de se retrouver à un autre moment de l'année. Le but était de se rassembler sur l'esplanade de Rauba Capeuafin de se réapproprier un lieu que sa vue imprenable sur la Baie des Anges a rendu éminemment touristique. Deux impératifs ont été fixés par les initiateurs de ce rendez-vous annuel fixé au 1ermai, jour de la fête du travail, mais aussi, selon les organisateurs, des loisirs populaires, de la pêche à la ligne et d'un repas partagé entre amis : les participants devaient être coiffés d'un capeu, chapeau confectionné de leurs mains, histoire de défier la légende du lieu ; ils devaient également se procurer des pei, poisson servant à la préparation rituelle d'une soupe.

Au fil des années, la symbolique de la fête s'est enrichie des apports des participants toujours plus nombreux. En premier lieu, il était facile pour ceux, précisément, qui « travaillent du chapeau » - autre traduction possible de la notion de pantai - de faire l'association entre la date de l'événement - le 1ermai, jour de la fête du travail - et son lieu - Rauba Capeu - pour faire de cette date, en compilant les deux informations, la « fête des travailleurs du chapeau », à savoir de ceux qui « pantaillent ».

Mais le « travail du chapeau » des participants devait également donner lieu à l'invention d'une légende. Celle-ci raconte qu'une femme venait régulièrement se recueillir sur le bord de mer sans que personne ne sache quels étaient les motifs de ses longues heures d'attente sur l'esplanade panoramique de Rauba Capeu. Était-ce pour scruter l'horizon dans l'espoir d'y voir poindre son époux parti en mer ? Ou bien était-ce pour venir à la rencontre de Dieu sur le rivage ? Un jour, sa capeline s'envola et disparut en contrebas sur les récifs du bord de mer. Elle descendit pour tenter de la récupérer et au moment où elle allait s'en saisir entre deux rochers, un effroyable coup de tonnerre la foudroya sur place. On raconte alors que neuf mois après ce tragique événement apparut sur le rivage une sainte qui ne pouvait être, selon la légende, que la Santa Capelina.

En toute logique, sa célébration prend désormais la forme d'une procession. Chaque année, une statue de carton-pâte est confectionnée, peinte, habillée,chargée d'ornements et montée sur un support de bois, pour être portée dans les rues de la ville avant d'être rendue à la mer. Durant tout le parcours, les pèlerins reprennent d'un air joyeux la chanson de la Santa Capelina, fruit, elle aussi, du pantai de quelques « travailleurs du chapeau ». Le texte est un savant mélange de français et de nissart dont voici le refrain :

O Santa Santa, Santa Capelina Viva lo cuo e canta la mounina C'est la reine des sardines Elle finira pas dans l'huile Viva lo cuo e viva la mounina

On remarque l'usage particulier qui est fait du niçois dans la chanson. Chaque couplet est composé de deux vers en français et deux autres en dialecte. Le vocabulaire est assez rudimentaire, de manière à ce que le sens reste accessible au plus grand nombre de participants. Mais on observe surtout une permutation constante des registres de langue lorsque l'on passe du français au niçois. De telle sorte que, et cela fait partie du jeu, une compréhension des seuls vers en français nous livre une vision partielle du personnage. Celui-ci se révèle en effet bien plus haut en couleur lorsqu'on accède à la signification des vers en niçois et aux implicites auxquels ils renvoient, dénotant d'un esprit grivois qui donne une connotation toute différente à l'ensemble du texte. D'une « sainte » au sens religieux du terme, la Capelina apparaît à ceux qui sont familiers du dialecte local comme une « sainte » au sens populaire et familier du terme, à savoir quelqu'un qui, comme on dit, a été bonne pour les siens. Ainsi, l'usage du dialecte niçois ne vient pas renforcer de manière emblématique une volonté de conservation du patrimoine culturel, comme c'est le cas dans les campagnes de sauvegarde ou de relance des traditions locales. Il est au contraire un des éléments qui permet d'introduire du jeu dans un savant dosage de mauvais goût et de créativité.

Lien : https://nice.demosphere.net/rv/6880